58‣ Numériser le flux de travail de l'enseignant·e

Pourrait-on rendre visible l'écosystème de la classe et en tirer des leçons?

58‣ Numériser le flux de travail de l'enseignant·e
Photo by Ingmar / Unsplash

Imaginons que l'on puisse capter les micro-données produites par les 1001 gestes et décisions de l'enseignant·e. Pourrait-on rendre visible l'écosystème de la classe et en tirer des leçons ? C'est l'hypothèse de l'application Labo Codex sur laquelle je planche depuis bientôt un an, dont la version 1.0 est prévue pour le 3 juin.


Suivi et charge mentale

► EN SOI, suivre un seul groupe de 30 élèves pendant quinze semaines mobilise une charge mentale considérable. Des apprenant·es qui progressent à des rythmes variés, qui se développent sur des critères distincts, qui ont besoin d'interventions différenciées. En classe, la mémoire de travail de l'enseignante est particulièrement sollicitée quand on essaie de tenir tout ça ensemble : qui rend quoi, quand, comment, qui est sur un plateau et a besoin d'un coup de pouce pour «débloquer» ou simplement pour se motiver un peu... Et je ne parle pas ici de deux, trois ou quatre groupes. Un seul suffit !

Quand un·e enseignant·e évalue une production, il ou elle observe un état, prend une décision ou formule une rétroaction, ces traces sont annotées sur une production étudiante, dans la marge d'un cahier de travail ou formulées oralement à l'élève. La plupart du temps, elles disparaissent avec la production. Elles ne sont gardées en mémoire que quelques heures, voire quelques minutes, puis elles s'évaporent ! Les numériser, c'est les transformer en données pérennes et consultables. C'est les «attraper» pour ensuite les relire, les mettre en relation, les comparer d'une semaine à l’autre. Il ne s'agit pas de produire des données nouvelles, il s'agit simplement de capter ce qui se fait déjà naturellement et d'en assurer la durabilité.

Il faut distinguer ici deux choses importantes : numériser et instrumenter. Numériser ne veut pas dire automatiser et instrumenter ne veut pas dire remplacer.

Le geste enseignant est déjà réflexif : il ou elle évalue constamment son cours, l'ajuste, calibre son rythme, parfois revient en arrière. Cette réflexivité repose sur ce que la mémoire a retenu, dans les limites de sa capacité et dans le contexte dynamique de la classe ou de la journée. Numériser la pratique, c'est l'instrumenter, c'est outiller pour voir ce qu'elle produit dans l'écosystème. Un instrument élargit le champ et permet de conserver ce qui est si volatile. Un instrument qui capte et met en relation sans prétendre savoir ce qu'il faut faire, ce n'est pas un automate : c'est toujours l'enseignant·e qui lit, qui interprète et, surtout, qui décide. À l'ère de l'IA, cette position n'est pas un défaut technique; c'est, au contraire, une raison d'être !

Des outils dans un écosystème dispersé

Nous travaillons dans un traitement de texte pour créer nos consignes et nos grilles de critères descriptives. Nous corrigeons sur papier. Personnellement, j'identifie des erreurs de français avec des codes, je les additionne pour faire un bilan à l'élève, je note chaque critère que je pondère ensuite dans un tableur. Et j'expérimente une pratique alternative de notation (PAN) pour créer autre chose qu'une note chiffrée obtenue par une somme de points. Comme de plus en plus d'enseignant·es qui se bricolent leur propre outil de conversion dans un tableur parce qu'aucune plateforme institutionnelle n'est conçue pour sortir des marges. La trajectoire des apprenant·es ne s'inscrit pas naturellement dans une structure de colonnes et de rangées, à travers des formules mathématiques. À moins d'être très complexe – et de devenir un monstre de maintenance – un tableur ne permet pas de rendre visible le parcours dans l'écosystème pédagogique. Même avec l'intelligence artificielle, bâtir un tableur qui rend clair et explicite la dynamique d'un groupe d'apprenant·es est un défi rapidement contraint par l'interface. Je le sais, je l'ai expérimenté...

Et je suis passé à autre chose.

Je me suis tourné vers JavaScript, CSS et HTML et je travaille avec Claude Code et Cowork (Anthropic). L'écosystème existe déjà dans la pratique quotidienne, l'application Labo Codex ne l'a pas inventé. Elle le rend tout simplement consultable dans une interface que l'on peut personnaliser selon notre usage et nos besoins.

Quatre temps

Quand j'ouvre Labo Codex pour évaluer une production, je ne change vraiment pas grand-chose à ma pratique. Je lis le travail, je l'annote, je réfléchis selon les critères que j'ai définis. Mais à mesure que je travaille, l'application cueille les micro-données qui en découlent : la date de remise, le statut du travail (importé, annoté, évalué), mes observations spécifiques sur tel élément, le niveau atteint sur chaque critère ou habileté. Aucun travail supplémentaire n'est requis pour cette cueillette; elle est intégrée. Et cette étape de capture n'est que la première étape du processus.

Je peux créer mes propres annotations et codes dans des banques que je conserve d'un trimestre à l'autre. Chaque donnée utilisée permet d'assurer un suivi individuel au fil de la session.

L'analyse vient ensuite. À mesure que je termine une évaluation, l'application compose une rétroaction structurée par critères, à partir des observations que j'ai faites et des cartouches de commentaires que j'ai moi-même préalablement créées. Je ne formule plus chaque commentaire à partir de zéro : je sélectionne, j'ajuste, je personnalise les remarques qui en ont besoin. Au fil des semaines et des trimestres, le temps que je gagne est réinvesti dans la nuance de mes commentaires. L'application met en relation mon évaluation avec celles qui l'ont précédée : le critère qui plafonne, comme celui qui progresse ou qui régresse se signalent automatiquement. Au moment même où je rends ma rétroaction, le parcours de l'étudiant·e devient lisible. L'apprentissage devient visible. Je vois concrètement la non-linéarité de l'apprentissage (que vient masquer la pratique sommative traditionnelle) et les besoins d'intervention qu'il nécessite.

J'évalue selon mes critères, en fonction d'une échelle de performance qui m'est propre. En fonction de mes observations, la rétroaction se construit avec les paramètres que j'ai établis et qui sont spécifiques à mon cours.

L'application me montre la trajectoire de chaque étudiant·e et l'état global du groupe. Pas en termes de notes chiffrées comme dans un tableur, mais en termes de trajectoire : des courbes et de la couleur à des moments précis dans le temps. Comme un réseau souterrain invisible à l'oeil nu. Des patterns apparaissent, des signaux descriptifs dont l'interprétation reste mienne. Ces signaux m'indiquent des besoins auxquels je peux répondre par des interventions que je peux mieux cibler.

Je peux rapidement avoir un portrait du contexte d'apprentissage de chaque élève et juger s'il est favorable ou non. Je peux ensuite mettre en place un cadre de soutien approprié.

Ce que j'observe dans une analyse longitudinale informe mes décisions : reprendre telle notion en classe, organiser une rencontre individuelle avec tel·le étudiant·e, proposer un jeton de reprise, adapter le rythme de la séquence des leçons à venir. Et telle intervention que je fais s'enregistre à son tour dans l'application avec une brève description et une date. Quelques semaines plus tard, je peux revenir sur ce que j'ai observé et ce que j'ai fait, puis juger de son effet. Tout ceci rend adaptatif mon enseignement explicite.

Les micro-données me permettent de voir la dynamique de l'apprentissage, avec ses améliorations, ses creux, ses plateaux et ses consolidations.

Ces quatre moments du processus (cueillette des micro-données, analyse immédiate, analyse longitudinale, boucle de rétroaction) participent à la visibilité de l'écosystème-classe. Aucun de ces gestes n'est nouveau pour moi. Ce qui change, c'est qu'ils se relient dans un tout dynamique. Comme le mycélium qui révèle la santé d'un sol, je peux voir tout un réseau souterrain qui se tisse. L'application ne décide rien, elle ne prédit rien. Labo Codex me renvoie la cohérence de ma propre pratique, qui était jusque-là dispersée dans des outils aussi divers qu'isolés.

Souveraineté et commun

En codant cette application à partir de ma pratique quotidienne, j'ai fait trois choix structurants sur les données, sur le jugement professionnel et sur le commun potentiel que peut devenir cet outil. J'ai dû adopter (et je continue de le faire) une posture réflexive exigeante, mais ô combien profitable.

Les enseignant·es travaillent avec les vraies données (les productions qu'on évalue, les observations qu'on note), mais dans le réseau collégial québécois, ces données transitent par des plateformes imposées, qui rendent les enseignant·es fonctionnellement dépendant·es d’infrastructures commerciales. Or ces données ne doivent pas sortir par la fenêtre. Avec Labo Codex, tout reste localement dans l'appareil de l'enseignant·e et rien n'en sort : aucune information sur les élèves, aucune production, évaluation, indice, ne quitte l'ordinateur sans un «ok» volontaire dans cette direction. Pas de nuage, pas de serveur central, pas de compte à créer, pas d'abonnement mensuel ou annuel. Ce n'est pas un simple détail technique. C'est le choix de la souveraineté de l'écosystème-classe.

Je peux appliquer une pratique alternative de notation basée sur des standards et décrire précisément les niveaux d'atteinte de la compétence.

Et cette forme de souveraineté repose aussi sur l'autonomie professionnelle. Elle passe par l'absence d'IA dans l'application elle-même. Labo Codex a été développé avec l'aide d'une IA générative, oui, mais on s'en passe complètement à l'usage. C'est une condition pour que le jugement de l'enseignant·e ne soit pas délégué à un agent intelligent ou conversationnel qui passe à côté du métier et de l'expérience humaine vécue en classe. L'enseignement n'est pas une fonction qu'on optimise : c'est une rencontre dont la qualité tient à la présence d'un·e professionnel·le qui interprète, qui ajuste et... qui se trompe parfois, parce que c'est lui aussi ou elle aussi un·e apprenant·e ! Le choix fait ici est de donner à cet·te professionnel·le les moyens d'opérer et de se développer, non pas de le ou la suppléer.

Cette souveraineté est partagée par tous les utilisateurs et utilisatrices. Ce n'est pas un caprice technique, c'est un choix politique. Le partage des ressources et du matériel créés par les enseignant·es est protégé. Le code est sous AGPL v3, qui empêche qu'un acteur s'approprie le projet pour en faire un service fermé. La création de matériel pédagogique est sous Creative Commons (BY-SA 4.0). Ces choix participent aux conditions d'une ressource pédagogique pérenne, celle que les usagers maintiennent ensemble, en y contribuant, en l'utilisant et en en garantissant l'accès aux autres.

Je crois que c'est ce qui permet à l'enseignant·e d'habiter non seulement son écosystème, mais d'avoir également l'éclairage de ses collègues. D'agir en observateur qui voit, en intervenant qui agit en classe. Je pense sérieusement que la force de l'intelligence collective est, sur la durée, la seule réponse possible à l'enclosure que les grandes plateformes commerciales présentent comme inévitable.

Enseigner et apprendre

Ce que l'écosystème rendu visible permet, c'est aussi deux choses distinctes dans la boucle de rétroaction.

La première porte sur l'enseignement lui-même. Quand une analyse longitudinale fait apparaître qu'un niveau cognitif plafonne sur l'ensemble du groupe ou qu'une séquence de leçons n'a pas donné les résultats escomptés, c'est la planification qu'il faut corriger, pas les étudiant·es. Il faut peut-être ralentir, revenir sur ce point qui n'a pas marché, introduire un soutien ou modifier l'ordre des séances. Ce que l'application apporte, c'est la possibilité de rendre cette boucle observable sur la durée d'un trimestre et non plus seulement dans le seul moment du cours.

L'application me permet de planifier mon travail en fonction de ma charge d'évaluation et mes plages horaires disponibles.

La seconde porte sur l'accompagnement individuel, l'ajustement différencié. Quand une lumière s'allume du côté de la participation (des absences qui se répètent ou des remises de travaux qui trainent dans le temps), c'est un problème de gestion de contexte qui est signalé. L'intervention porte sur les conditions de l'apprentissage (un jeton de reprise ou de délai, un feedback en tête-à-tête). Quand c'est plutôt une lumière qui s'allume du côté de la construction ou de l'alignement, c'est un problème qui porte cette fois sur le contenu (une modélisation à reprendre, un point à réenseigner, un atelier ciblé à créer, de nouveaux exemples à donner).

Ce double ajustement est ce que tout enseignant·e expérimenté·e fait déjà, à l’œil nu et à mains nues, sur la base de ce que sa mémoire peut retenir. Labo Codex ne remplace pas ça. Il donne accès à une mémoire plus longue et il permet de fonctionner sur la durée d'un trimestre entier, voire plusieurs trimestres. Ce n'est pas que de la matière à réflexion, c'est la possibilité d'un développement professionnel.

Un potentiel, une étape

L'application n'est pas tombée du ciel. Elle est le produit d'une trajectoire intellectuelle critiquable, discutable, et qui continue à se développer. Et à mon avis, la beauté de ce projet, c'est que ce n'est pas un produit fini. Imaginons un instant qu'une communauté de praticien·nes (littérature, philosophie, chimie, histoire, biologie...) participe à cette ressource et puisse en éprouver les concepts dans des disciplines et des contextes différents, qu'elle puisse signaler ses angles morts, faire évoluer le code, développer les ressources et en garantir collectivement la pérennité. Imaginons que le projet évolue, que les outils se précisent avec la pratique et que l'ergonomie s'ajuste à mesure que d'autres enseignant·es l'utilisent. Le développement se poursuit. Il évolue avec les retours et les commentaires qu'apporte chaque utilisateur et utilisatrice.

Concrètement, Labo Codex sera disponible tout l'été à partir du 3 juin, jour de la présentation de la version 1.0, au 45e colloque de l'AQPC à Drummondville. Qui voudrait l'essayer sur ses propres données (anciennes, archivées, fictives) ou sur du matériel de planification pour l'automne, pourra le faire.

La possibilité d'une communauté de pratique se profile pour l'automne 2026, programmée autour de rendez-vous mensuels, d'expérimentations et de discussions dont la forme reste à préciser. Les enseignant·es qui se reconnaîtraient dans ce projet, qui voudraient réfléchir sur leur propre pratique, observer la structure des résultats d'apprentissage, expérimenter une pratique alternative de notation, préparer des interventions efficaces, contribuer à un commun pédagogique, peuvent se manifester dès maintenant. J'ai obtenu une allocation du Cégep Drummond pour explorer ces avenues à l'automne 2026 et former une première cohorte !

Expérimenter aujourd'hui la pédagogie de demain ? Pourquoi pas ! _◀︎

Modalités éditoriales

H⇄IA:Ce

CC BY-SA 4.0 (Attribution - Partage dans les mêmes conditions)

Publié le 20 mai 2026 · révisé le 13 octobre 2026

Références

Desrochers, A. (2021). L'approche de la réponse à l'intervention et l'enseignement de la lecture-écriture. Presses de l'Université du Québec.

Biggs, John B. & Kevin F. Collis (1982), Evaluating the Quality of Learning ; The SOLO Taxonomy (Structure of the Observed Learning Outcome). Elsevier Inc.

Conseil supérieur de l'éducation. (2018). Évaluer pour que ça compte vraiment, Rapport sur l'état et les besoins de l'éducation 2016-2018. Gouvernement du Québec.

Gauthier, C., Bissonnette, S., & Richard, M. (2013). Enseignement explicite et réussite des élèves : La gestion des apprentissages. Gaëtan Morin Éditeur.

Morin, E. (1977-2006, nouv. éd. 2008). La méthode (tome 1): La Nature de la nature. Seuil.

À explorer

Pour l'origine du monitorage :

Pour l'outil :

Pour la vision systémique :

Pour l'éthique des données :

Pour les familles de notation :

Pour l'intervention :

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Références

Desrochers, A. (2021). L'approche de la réponse à l'intervention et l'enseignement de la lecture-écriture. Presses de l'Université du Québec.

Biggs, John B. & Kevin F. Collis (1982), Evaluating the Quality of Learning ; The SOLO Taxonomy (Structure of the Observed Learning Outcome). Elsevier Inc.

Conseil supérieur de l'éducation. (2018). Évaluer pour que ça compte vraiment, Rapport sur l'état et les besoins de l'éducation 2016-2018. Gouvernement du Québec.

Gauthier, C., Bissonnette, S., & Richard, M. (2013). Enseignement explicite et réussite des élèves : La gestion des apprentissages. Gaëtan Morin Éditeur.

Morin, E. (1977-2006, nouv. éd. 2008). La méthode (tome 1): La Nature de la nature. Seuil.

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